Comment avez-vous abordé les bouleversements économiques survenus en France depuis 1950 ?
Jean-Michel Meurice :
Je me suis attaché à montrer que la crise actuelle est à la fois plus profonde, plus ancienne et plus durable qu’on ne veut le croire. Cette crise industrielle est, entre autres, le fruit pourri d’un fantasme idéologique qui oppose le capital au travail. Comme si le patron, celui qui détient le capital, était obligatoirement un prédateur. En Allemagne, on voit plutôt le monde de l’entreprise comme une association d’intérêts entre employés et patrons. Ces derniers sont considérés comme des inventeurs de production et de travail. En France, l’aveuglement remonte à loin. Il est aujourd’hui encore au cœur du débat politique à gauche. Peut-on favoriser le travail sans soutenir l’entreprise ?

Comment décririez-vous l’évolution de l’entreprenariat depuis la désindustrialisation ?
Nous sommes passés en France du modèle de grandes entreprises familiales à celui d’entreprises mondiales dont les capitaux se sont financiarisés. La tradition familiale ne compte plus. Les grands patrons sont nommés par les actionnaires, dont la logique prime. Quelqu’un comme Lakshmi Mittal est un patron financier international qui n’a aucune racine avec ses entreprises. Les fermer n’est pas un souci pour lui. Seule la rentabilité l’emporte. En France, le drame vient du retard pris par les grandes entreprises et du manque de soutien aux petites et moyennes entreprises, qui sont le véritable bassin d’emploi.

Quel est le patron qui vous a le plus marqué ?
Lors de ma jeunesse dans le Nord, j’ai connu des patrons paternalistes, qui se ruinaient pour maintenir leur entreprise en vie. Certains vivaient parfois dans des conditions austères, préférant réinvestir l’argent dans leur société. Marcel Dassault est un bon exemple de ces chefs à la mode ancienne. Dans le film, on le voit répondre ceci au rédacteur en chef de L’Humanité, qui l’accuse d’exploiter ses ouvriers : "Mais ils vivent du travail que je leur donne ! Que feraient-ils sinon ?" C’est symbolique de la mentalité des patrons de l’époque. Être fier du travail de son entreprise et traiter ses employés de manière à ce qu’ils se considèrent comme partie intégrante de celle-ci. Plus rien à voir avec notre époque, où les grands patrons sont eux-mêmes à la merci de capitaux étrangers.

Propos recueillis par Pascal Mouneyres